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Incendie à l’Hôtel de Ville en 1936

L’incendie de l’Hôtel de Ville de 1936 et le déménagement de la Bibliothèque municipale de 1936 vus par Lucien Grappin, capitaine de cavalerie, officier d’académie et bibliothécaire du 1er octobre 1933 au 31 décembre 1940.

Le mercredi 9 décembre, deuxième jour d’ouverture de la Bibliothèque.

Il est midi 15 ! M. Grappin vient de se mettre à table depuis cinq minutes [1]. Un coup de sonnette, un hurlement du secrétaire général de la Mairie, Joseph Délissey :

« le feu est à la Bibliothèque ! »

M. Grappin descend rapidement, autant que ses 59 ans et son invalidité lui permettent. En trois bonds, il est dans la rue. La Bibliothèque est là, devant lui, au premier étage.

Rien.

Mais si.

Tout à fait à l’extrémité du bâtiment, sur la gauche, une petite colonne de fumée noire monte verticalement.

D’un coup d’œil rapide, M. Grappin juge que c’est près de la Bibliothèque mais pas dedans. Il monte rapidement les escaliers, ouvre la porte, traverse la salle 1 et court à la salle 2.

Rien.

Soulagement.

Il écoute. A ce moment, la sirène de la ville mugit. Un ronflement très distinct au coin de la salle 2, à gauche dans le fond. M. Marion-Chanson, membre de la Commission de la Bibliothèque, est accouru, de même le fils de M. Grappin. A eux trois, ils décident de déménager dans la salle 2 les livres les plus précieux : auteurs français, grecs et latin.

Mais le feu gagne rapidement le milieu de la salle 2.

Les tuiles tombent, c’est un roulement ininterrompu au-dessus du plafond. Bientôt, le feu gagne la séparation des salles 1 et 2. Messieurs Grappin et Marion se décident rapidement : il faut sauver les manuscrits du fonds ancien, salle 3.

On demande des aides par les fenêtres. Seuls un petit jeune homme et Michel Grappin, fils du bibliothécaire, viennent avec quelques sacs. Les manuscrits sont mis dedans, travail incommode, car il y a de très gros manuscrits. Tout est transporté au domicile du bibliothécaire. Ce travail fait, on court à la salle 1 où sont les autres manuscrits.

Pendant ce temps, la foule a envahi la Bibliothèque. Le feu a gagné à gauche la salle 1 et la salle de lecture.

J’entends toujours parler du toit et des combles. Jamais le feu n’a paru dans la Bibliothèque même car elle était protégée par un plafond épais, recouvert d’une sorte de petit terrassement.

A droite, le feu gagne également les musées.

Le Premier adjoint, M. Guiral, a eu une heureuse initiation : il fait faire une saignée au toit. Le feu s’arrête de ce côté. Les pompiers inondent les toits. Au début, ils ont été un peu débordés.

M. Grappin, tranquille pour la salle 3, fait vider les salles 1 et 2. Malheureusement, pendant ce temps, des sauveteurs mal intentionnés et mal dirigés (personne n’a, parait-il, donné d’ordre) au lieu de continuer à déménager les livres des salles 3 et 4 avec des sacs et paniers en osier ou corbeilles à linge, au moyen de la chaine, jettent, pour aller plus vite, les livres par les fenêtres alors qu’il n’y avait aucun danger imminent pour ces salles. Plus de 1 000 livres, y compris de gros in-folio, sont ainsi précipités de la hauteur du 1er étage. On fait bien vite cesser ce mauvais travail.

Le sauvetage est continué salles 1 et 2, mais à ce moment, le maire fait évacuer les tables car on craint la chute du plafond. Les sauveteurs retournent et trois fois on les chasse. Trois quarts d’heure se passent. Le plafond ne bouge pas. On met une grosse pièce de bois sous la poutre centrale à la salle de lecture qui fléchit.

La garde mobile arrive. Méthodiquement, en ordre et en silence, le déménagement est continué jusqu’au dernier livre.

En deux heures trente, 40 000 livres ont été mis hors de la portée du feu et de l’eau. Cependant, un millier de livres ont été mouillés.

A 16 heures, le feu est maté.

La situation de Bibliothèque est la suivante :

  • Les salles 1 et 2 sont complètement déménagées. La grosse sphère [2] de l’abbé Benoit est restée salle 1, elle n’a pu être sortie par les portes.
  • Les grosses armoires où se trouve l’ouvrage de Monge sur L’Égypte [3] ont été tirées dans la salle de lecture. M. Grappin a interdit heureusement de les déménager et l’intérieur est en ordre.
  • Les médailles ont été retirées des vitrines et mises dans un sac en vrac. Quelques bustes ont été cassés, même le masque de Napoléon.

La salle de lecture est dans le plus grand désordre. M. Grappin a fait emporter les catalogues chez lui. La salle 3 a été légèrement touchée. On a jeté quelques brassées de livres au hasard. Le quart de la salle 4 a été jeté par les fenêtres. La salle d’archives n’a pas été ouverte, rien n’est touché [4]. M. Grappin peut trouver chez lui, en outre, les manuscrits et les catalogues. Mais les sauveteurs, voyant entrer des paniers et des corbeilles dans la cour du bibliothécaire, ont suivi le mouvement et M. Grappin constate avec la plus profonde stupéfaction, que son logement, sa cour, son bureau, sa remise, sa buanderie et ses escaliers sont pleins de livres. 8 à 10 000 livres sont là, entassés pêle-mêle… Où sont les manuscrits, les catalogues ? La cour grouille de monde. Des ouvriers, des femmes, des dames du monde, méconnaissables, la figure noircie de la poussière du siècle.

Le bibliothécaire est atterré. Va-t-il retrouver tous ses précieux manuscrits ? Le Petit Cicéron qui est gros comme un livre de messe et qui vaut 5 à 6 000 francs ? Il aurait fallu organiser le sauvetage méthodiquement. Si la garde avait été là dès le début, tout aurait bien marché.

Quelques personnes de la ville ont été dévouées, y compris beaucoup de jeunes gens. Outre M. Marion Chanson, membre de la Commission de la Bibliothèque, qui n’a cessé de payer de sa personne pendant tout l’incendie, voici les noms des habitants de la ville que j’ai reconnus : M. de Sainte Foy, notaire, M. Louis Jadot, M. Corcol fils, Michel Grappin, M. Ardenot, M. Coulon, professeur, M. Villemot, directeur de l’École des garçons, le Capitaine de Gendarmerie, M. Christ et le Capitaine de la Garde, M. Martin. Mlle Bouillot, Mlle Clerc, Mme Dreumont, Mme Coulon, Mme Alibert, etc.

La Commission de la Bibliothèque s’est réunie dès le lendemain, les décisions suivantes sont prises : transporter le plus tôt possible les livres dans un local vide, 8 rue de la Poste [5], où ils seront mis en piles. Triage des manuscrits. Prévenir le ministre. Aller voir M. Oursel, bibliothécaire à Dijon pour avoir des directives pour la réorganisation de la bibliothèque. Demander l’envoi d’un rédacteur archiviste aux frais de l’État. Ouvrir à nouveau la Bibliothèque dès que possible, si la chose est faisable.

M. le Maire déclare que son intention ferme est de déplacer cette fois la Bibliothèque. Elle serait logée rue Paradis, dans un vieil immeuble historique appelé successivement Hôtel des Ducs de Bourgogne, puis Logis du Roi, et, plus prosaïquement maison Develle [6]. Les dispositions pour le transfert seront arrêtées ultérieurement.

Le 11 décembre, M. Grappin commence le déménagement des livres réunis qui dure sans arrêt pendant huit jours. Les livres sont empilés dans cinq chambres du local Masson, rue de la Poste : 56 manuscrits du fonds ancien sur 64 sont repris au passage et, par ordre de M le Maire, déposés dans un coffre dans une banque, à la Société Lyonnaise de Bridet.

Le 17 décembre, Monsieur Oursel assiste à une réunion de la Commission, visite les locaux où sont déposés les livres, et le Logis du Roi. Il y a près de 800 livres mouillés qu’il sera impossible de récupérer, le séchage étant pour ainsi dire impossible à pratiquer. Les livres précieux et les incunables retrouvés ont été mis à part. La salle de lecture et la salle 3 ont été remises en ordre. La Bibliothèque sera ouverte prochainement et fonctionnera avec le stock de livres restants classés dans cette salle 3.

M. le Maire explique à M. Oursel et à la Commission les raisons qui militent en faveur du déplacement de la Bibliothèque. Divers projets d’installation sont proposés et débattus. M. Oursel déclare qu’il ne faut pas trop se hâter, il enverra des indications par écrit.

La Bibliothèque ouvre ses portes le mercredi 23 décembre, exactement quinze jours après l’incendie.

Le 28 décembre 1936, M. Schmidt, inspecteur général des Bibliothèques et des Archives de France, vient inspecter la Bibliothèque. Il est accompagné de M. Oursel. M. l’Inspecteur visite la Bibliothèque, le local Masson, le Logis du Roi, les livres. Il veut bien approuver toutes les dispositions prises et soumet ses observations à M. le Maire au sujet de l’installation dans la maison Develle. M. le Maire lui promet de faire une belle bibliothèque dans un beau cadre [7]. M. l’Inspecteur et M. le Maire adressant des félicitations au bibliothécaire qui, naturellement, les reçoit avec le plus grand plaisir.

Le 14 janvier 1937, la Commission se réunit à nouveau. Le bibliothécaire rend compte du travail effectué et de la situation de la Bibliothèque. Les assureurs ont reconnu tous les dégâts survenus aux livres et au matériel. Les livres mouillés moisissent, mais on ne peut pas les toucher avant que les experts ne les aient vus.

La Bibliothèque ouvrira trois jours comme par le passé, et avec une seule séance de nuit le soir.

M. Maitrot, 3e adjoint, qui préside la séance en remplacement de M. le Maire, annonce que le conseil municipal a voté une augmentation de 50% du crédit affecté au matériel dont le total est porté à 4 500 francs. De vives félicitations et des remerciements empressés sont adressés par la Commission à M. le Maire, au conseil municipal et particulièrement à M. Maitrot dont l’avis a été d’un grand poids dans cette attribution. Les achats des livres pourront être mieux suivis.

Fin janvier, M. Grappin adresse un rapport à M. le Maire pour lui dire qu’il y aurait lieu de ne pas laisser les livres empilés au local Masson, moisir par suite de l’humidité persistante de l’hiver. Le travail permettrait, en outre, de retrouver les manuscrits du fonds moderne, les huit manuscrits manquants du fonds ancien et les incunables. Ce serait un bon travail de dégrossissement qui servirait au licencié des chartes chargé de reconstituer la bibliothèque.

M. le Maire accepte. Entre temps, le ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts a envoyé une lettre à M. le Maire, faisant suite au rapport fourni par M. l’Inspecteur général Schmidt sur la Bibliothèque. Le ministre a été satisfait des dispositions prises, du travail fourni par le bibliothécaire auquel il adresse ses félicitations et donne ensuite des instructions pour le rétablissement de la Bibliothèque, tout conseil devant être demandé à M. Oursel à Dijon.

Le 1er février 1937, une équipe composée de M. de Chevanne, M. Grappin et de deux manutentionnaires commence le triage des livres au local Masson.

Le 15 février, tous les livres ont été reconnus un par un et montés au 1er étage, les manuscrits anciens manquant retrouvés (sauf un, le n°40 envoyé en 1926 au ministre et non rentré) et portés de suite en banque.

Le 28 février, tous les livres sauf les petits formats mis en rayon par taille, les livres modernes reclassés par séries et par auteurs ; les manuscrits du fonds moderne reclassés, les incunables, les vieux et beaux livres à gravures ou à riches reliures groupés également.

Mais à l’ancienne Bibliothèque, la pluie filtrait par le plafond et tombait sur les tables de la salle de lecture. Le toit allait être réparé. Il fallait bientôt évacuer les lieux.

M. le Maire donna l’ordre et le 25 février 1937 fut le dernier jour d’ouverture de la Bibliothèque à l’Hôtel de Ville. Comme Jules Pautet avait inauguré la Bibliothèque dans ces salles en 1838, il y avait tout juste 99 ans qu’elle y fonctionnait.

Le 26 février, la mort dans l’âme, M. Grappin effectue le dépouillement de la salle de lecture. Tous les cadres, les tableaux et autres objets familiers furent décloués, dépendus, et emmenés au local Masson, rue de la Poste. Dans la semaine, 3 500 livres furent transportés – ceux que les lecteurs lisaient le plus volontiers. Trois salles furent nettoyées, les serrures remises en état, l’électricité amenée et posée.

Le 9 mars eut lieu l’ouverture de la nouvelle salle de lecture. Pas très grande, pas très claire les jours sombres, mais bien propre, cirée et agréablement chauffée. Malgré cela, le public ne lui fit pas un très bon accueil. Les lecteurs ont leurs petits coins, leurs petites habitudes. Tout était changé et le bibliothécaire ne s’était-il pas avisé de mettre son bureau dans une petite cellule attenante : le cabinet du bibliothécaire ! Quel événement dans la Bibliothèque ! On ne pourra plus lire sa correspondance sur son bureau.

Combien de temps ce provisoire va-t-il durer, Un an ? Deux ans ? M. le Maire est un animateur de premier ordre. Il a promis de faire marcher rondement les travaux.

Le Capitaine de Chevanne a pris en main le classement des livres de petit format. C’est un gros travail mais cela lui plait. Sans arrêt, pendant quatre heures, il travaille quatre jours par semaine en fumant cigarette sur cigarette. Pendant ce temps, M. Grappin s’occupe du classement des ouvrages qu’il va chercher dans le dépôt de l’Hôtel de Ville. La Revue des Deux Mondes [8] a été entièrement amenée ; de même le Correspondant et les livres de la bibliothèque populaire.

M. Hugo, l’ancien bibliothécaire qui atteint ses 83 ans, est venu visiter l’immeuble. Il a beaucoup plaint son successeur.

Source : registre Bibliothèque de la Ville de Beaune, historique, intitulé « Historique rédigé par Jules Pautet, membre de plusieurs académies, bibliothécaire depuis 1838 » entre 1849 et 1851 puis repris le 22 février 1937 par Lucien Grappin. Série R (Bibliothèque)

[1] M. Grappin parle ici de lui à la troisième personne.

[2] Le globe terrestre, actuellement exposé à la Bibliothèque Gaspard Monge

[3] .. Description de l’Égypte, ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’Armée française.

[4] Cette dernière assertion semble quelque peu erronée puisque d’autres témoignages évoquent les dommages causés aux archives, notamment au fonds ancien dont certains parchemins gardent la trace. Ils ont été toutefois plus endommagés par l’eau des Pompiers que par le feu.

[5] Actuelle rue de l’Enfant.

[6] Actuel Musée du vin.

[7] Ce projet ne verra jamais le jour et il faudra attendre 1976 pour que la nouvelle Bibliothèque ouvre dans l’ancien couvent des Minimes.

[8] Pas tout à fait, les Archives municipales ont restitué les dernières Revues des Deux Mondes dans les années 2010.

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