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Kriter : le voilier qui fit le tour du monde

Depuis 1963, Kriter est très présent dans le milieu sportif avec les « Bouchons d’Or » qui mettent en lumière des sportifs prometteurs, en collaboration avec les journaux sportifs L’Équipe et France Football.

Au début des années 1970, Kriter est « à la recherche d’une forme de publicité et de relations publiques originale et efficace ». Le fruit de cette réflexion va amener le groupe à s’intéresser à l’utilisation publicitaire de voiliers de course.

Comme souvent avec le génie d’André Boisseaux et de ses équipes, cette idée va se montrer visionnaire. Dans un courrier de 1978, le Directeur Général de Kriter explique ainsi que

« les résultats du Tour du monde de 1973 / 1974 ont été très positifs, non seulement sur le plan notoriété / image de marque, mais aussi sur le plan des résultats concrets, tant en France qu’à l’étranger, et notamment dans les pays où les voiliers ont « relâché » (Angleterre, Afrique du Sud, Australie,Amérique du Sud).


Outre toutes les opérations de relations publiques que nous avons pu organiser grâce à la présence du voilier KRITER, tout un ensemble d’actions publicitaires a pu être mis sur pied sur ce thème. »

Cette course autour du monde, c’est la « Whitbread Round the World Race », aujourd’hui rebaptisée « Volvo Ocean Race ». Organisée par l’entreprise britannique « Whitbread » et la « Royal Naval Sailing Association », la première édition de cette course s’est déroulée en 1973-1974. Elle ne comptait alors que quatre étapes :

  • Portsmouth – Le Cap
  • Le Cap – Sydney
  • Sydney – Rio de Janeiro
  • Rio de Janeiro – Portsmouth.
Parcours de la première Whitbread en 1973-1974 (source : Wikipedia)

Cette course a lieu tous les trois ans depuis sa création. En 2002, elle fut rebaptisée « Volvo Ocean Race » suite au changement de sponsor principal pour le célèbre constructeur automobile.

Le départ de la première édition est donné le 8 septembre1973. Et dans la liste des participants figurent six navires français dont un certain… Kriter !

Kriter, qui sera le premier voilier d’une longue série, est un ketch d’une vingtaine de mètres. Un ketch est un voilier à deux mâts dont le grand mât est situé à l’avant :

Ketch (image Wikipedia)

Dans une vie antérieure, Kriter s’appelait Léopard Normand III

Ce navire fut construit en 1973 par Georges Auzépy-Brenneur, un architecte naval réputé, à la demande de Jack Grout, marin dont la réputation n’est déjà plus à faire à cette époque ! Grout avait demandé à l’architecte d’étudier un ketch de 20 mètres pour naviguer dans les îles du Pacifique, inspiré des formes de Wild Rocket (une goélette également créée par Georges Auzépy-Brenneur en 1972).

Baptisé Léopard Normand III, le navire est mis en chantier chez « Nautic Saintonge » à Saujon (14) en 1973. Mais très vite, l’actualité nautique annonce une nouvelle course au large autour du monde et en équipage, dont le départ est prévu pour septembre 1973 : la « Whitbread Round the World Race ». Jack Grout prend alors la décision d’y participer et fait effectuer quelques modifications sur le bateau.

Tandis que le navire est en construction, Grout soigne son projet et le propose à l’entreprise Kriter qui, séduite, accepte de sponsoriser le bateau pour cette course. Quatre équipages et quatre skippers chevronnés sont prévus pour se relayer à chacune des étapes : Michel Malinovski sera le skipper de Portsmouth au Cap, Alain Glicksman sera le skipper du Cap à Sydney, puis Jack Grout prendra la relève de Sydney à Rio avant de passer la main à Alain Maupas entre Rio et Portsmouth. Il est prévu que Grout reste commandant de bord durant toute la durée de la course.

Fiches individuelles des membres d’équipage (101 Z – Fonds Patriarche)

2 juin 1973 : mise à l’eau et baptême

D’après Michel Etevenon, le transport de Kriter entre son hangar de Saujon et le port de Royan ne fut pas une mince affaire !

Jour de France (maquette du numéro daté du 13 juin 1973)

Après avoir été obligés d’agrandir la porte du hangar pour lui permettre de sortir, les transporteurs du bateau se sont retrouvés coincés pendant quatre heures dès le premier virage ! Les vieilles maisons de pierres, les rues étroites et les arbres centenaires qui les bordent leur ont donné du fil à retordre !

Une fois sorti de là, le convoi a enfin pu prendre la route. Un voyage de plus de onze heures sous la pluie, sous le regard étonné des vaches habitant les prés voisins !

Jour de France (maquette du numéro daté du 13 juin 1973)

A 17h30 le 2 juin 1973, Kriter est prêt pour son baptême. Il reçoit tout d’abord la bénédiction de l’abbé Hélias, qui est lui-même marin. Puis sa marraine, Monique Boisseaux, brise sur sa coque un magnum de KRITER Brut de Brut 1969. Libéré de ses amarres, les 22 tonnes et les 20,27 mètres du navire touchent l’eau à 17h35 sans une éclaboussure !

Jour de France (maquette du numéro daté du 13 juin 1973 avec les corrections effectuées par le service publicité de Kriter)
Jour de France (maquette du numéro daté du 13 juin 1973)

L’entraînement et la préparation

Kriter reste trois semaines dans le port de Royan, le temps de recevoir ses mâts et son gréement, avant de rejoindre Honfleur, son port d’entrainement, où il doit rester basé jusqu’au 28 août 1973, date de son appareillage vers Portsmouth via un arrêt au Havre.

Mais c’est sans compter sur le destin décidément capricieux de ce navire. Lors d’une mise à sec, plusieurs anomalies sont détectées (chose plutôt inhabituelle sur un voilier entièrement neuf). Kriter est aussitôt envoyé au Havre où six des douze membres de son équipage entament les réparations le 21 août 1973. D’après Michel Malinovski (l’un des skippers), le Kriter doit

« être à nouveau entièrement caréné, car la peinture utilisée par le constructeur s’est écaillée par endroits, l’enduit appliqué sur le safran et une partie du gouvernail s’est décollé. »

Sur la quille, une épaisseur anormale d’enduit a été appliquée directement sur la tôle d’inox. Et Jack Grout, capitaine du voilier, aurait constaté que l’un des arbres d’hélice avait été mal aligné, ce qui a provoqué la rupture des soudures d’un des supports.

Dans une note de service du 23 août 1973 donnant des nouvelles du voilier, le service publicité de Kriter évoque également les déboires qu’Éric Tabarly aurait lui aussi rencontré avec son Pen-Duick VI, et rassure la direction en expliquant que

« la presse, et particulièrement les journaux de la région du Havre ont trouvé là un sujet d’article et l’exploitent pour créer le « suspense » avant le départ de la course. En conclusion, selon Monsieur ETEVENON, il n’y aurait donc pas d’inquiétude à avoir, actuellement tout au moins ».

Les réparations se terminent heureusement très vite et le 27 août 1973, Kriter est remis à l’eau. Le lendemain, une cérémonie est organisée pour fêter le départ de France du navire. De très nombreuses personnalités sont présentes. Le Secrétaire Général Adjoint de la Société des Régates du Havre prononce à cette occasion un discours de remerciement et termine par ces mots : « Tendez vos verres et large soif ! ». La réception est un succès et le bateau est très apprécié par les convives.

Le jeudi 30 août 1973 vers 10h00, le bateau Kriter largue les amarres et se dirige vers Portsmouth où il arrive dans la journée.

Départ de la course

Le 8 septembre 1973, dans la rade de Portsmouth, des milliers de personnes se sont donné rendez-vous pour cet événement unique. Une multitude d’embarcations de toutes tailles, à voiles et à moteurs, entoure les concurrents.

Au coup de canon, les navires s’élancent, et doivent se frayer un chemin compliqué au milieu de la foule de petits navires admirateurs. Après deux heures de courses (ou plutôt de slalom), Kriter atteint enfin la haute mer et envoie son spinaker pour la première fois.

Paris Match du 18 septembre 1973 : Kriter envoie son spinaker pour la première fois

Entre Portsmouth et Le Cap

A terre, c’est la découverte totale, puisque jamais auparavant la maison Kriter n’avait sponsorisé un navire ! Les jours passent, et les nouvelles se font rares. L’équipe découvre que la radio ne fonctionne pas aussi bien qu’elle le souhaitait et se voit obligée, pour avoir des nouvelles, d’appeler la « Royal Naval Sailing Association » qui diffuse sur son répondeur des bulletins à intervalles réguliers. C’est également à ce moment-là que l’entreprise va découvrir les subtilités du temps compensé [1]. Pour faire simple : le bateau qui est en tête ne sera pas forcément le premier du classement.

Lorsque le Pen Duick VI de Tabarly démâte et que Kriter passe en tête, c’est presque trop beau pour être vrai. Et effectivement, à quelques jours de l’arrivée à Cap Town, Kriterse retrouve pris au piège dans une zone désespérément calme et se classe 9e en temps compensé.

Première étape au Cap

L’équipage apprend au reste de l’équipe qu’un marin est tombé à l’eau pendant l’étape et a pu être repêché par miracle. Nous n’avons pas beaucoup d’informations sur cette halte au Cap, et ce sont les souvenirs de Michel Etevenon qui nous permettent d’imaginer la scène :

« Et dans un coin privilégié de ma mémoire, une réception fantastique offerte aux concurrents et aux officiels, avec un discours exceptionnel du sponsor en français, en anglais, et même en afrikaans pour honorer madame la mairesse de Cape Town, devant une salle en délire et un fou rire communicatif dû aux difficultés de mariage de la langue au prononcé néerlandais avec l’accent bourguignon. »


Entre Le Cap et Sydney

Sur le bateau, Michel Malinovski a cédé comme prévu son commandement à Alain Glicksman. Le 7 novembre1973, Kriter prend un départ majestueux, équipé d’une grand-voile toute neuve.

Départ de la deuxième étape Cap Town – Sydney le 7 novembre 1973 (101 Z – fonds Patriarche)

Éric Tabarly a juste eu le temps de faire installer un nouveau mât sur son Pen Duick IV et de rejoindre le départ de la deuxième étape. Sans balise GPS (qui n’existe pas encore) et avec une radio au fonctionnement plus qu’approximatif, les informations sont difficiles à obtenir et l’intox règne en maître dans ce petit monde !

Deux fois par jour, Portsmouth met à jour son répondeur téléphonique avec un classement provisoire basé sur les informations dont on dispose. A terre, l’ambiance est plutôt bonne et tout le monde se prend au jeu de deviner la position du navire et la route qu’il va probablement suivre.

Les équipes vont très vite perdre ce côté bon enfant lorsque la dure réalité de la course à la voile va les rattraper : 12 jours après le départ, Paul Waterhouse (équipier anglais sur le navire italien Tauranga) perd l’équilibre pendant une tempête et disparait dans l’Océan indien. Quatre jours plus tard, c’est cette fois un Français, Dominique Gillet (co-skipper du navire 33Export) qui disparait en mer lors d’une manœuvre compliquée.

Deuxième étape à Sydney

Kriter se classe troisième de l’épreuve en temps compensé, mais cette performance n’efface pas l’angoisse et les énormes difficultés vécues par l’équipage. Les marins sont sur les nerfs et se disputent souvent. Beaucoup souhaitent abandonner. Jack Grout, qui doit normalement endosser le rôle de skipper entre Sydney et Rio jette l’éponge. Alain Glicksman, qui vient pourtant d’inscrire Kriter dans le trio de tête de l’épreuve, est lui aussi tendu et sur la réserve avec ses marins.

Avec l’accord d’André Boisseaux, Michel Etevenon décide alors de choisir la solution la plus douce : écouter les doléances et y répondre au mieux. Tous les marins qui souhaitent abandonner y sont autorisés,certains vont continuer la course sur d’autres navires. L’équipage de relève arrive et entame tout de suite les réparations nécessaires, sur le safran en particulier). Grout ayant abandonné, c’est Alain Glicksman qui reste skipper du navire, soutenu par Michel Malinovsky (skipper de la première étape, revenu spécialement pour l’aider).

Pour apaiser les tensions, et avec l’appui de Monique Boisseaux et de son fils Jacques, un dîner à la française est organisé au grand hôtel Wentworth, où, par chance, le chef est français ! Tous les Français de la ville se mobilisent pour aider à l’organisation de l’événement, qui est un succès ! Le colonel Whitbread (sponsor de la course) côtoie les plus grands champions français : Eric Tabarly, Alain Colas (qui fait le tour du monde en solo sur son Manureva, ex Pen Duick IV), Alain Glicksman, Jack Grout, ou encore Olivier de Kersauson.

Jack Grout rentre en France et l’équipage se prépare à repartir entre Noël et le Jour de l’An.

Entre Sydney et Rio de Janeiro

Le 29 décembre 1973, le départ de la troisième étape est donné. Trois jours plus tard, Éric Tabarly démâte à nouveau et doit retourner à Sydney. Pour lui, c’est la fin de l’aventure.

Les accidents se multiplient chez les concurrents, et Kriter n’y échappe pas. Projeté par une lame, le pont s’est soulevé, provoquant trois ou quatre centimètres de jeu. L’équipage doit naviguer en eaux dangereuses, éviter les icebergs, et comme toujours, les contacts radio sont plutôt rares. Aux dernières nouvelles, Kriter et Sayula (le navire mexicain de Ramon Carlin) se partagent la tête de l’épreuve depuis plusieurs jours.

Pour contrôler et faciliter le passage du Cap Horn, la Royal Navy a dépêché sur place le HMS Endurance, un navire de surveillance. Son équipage a imaginé un accueil personnalisé pour chaque navire. Lorsque Kriter arrive, le 26 janvier 1974 à 19h30 G.M.T., l’équipage de l’Enduranceoffre aux marins du Kriter un véritable french-cancan avec musique et fanfare ! A ce moment précis, en plein jour et par mer calme, l’équipage de Kriter peut se permettre de prendre la pose face au redoutable Cap Horn, devant l’objectif de Slim Mac Donnell, ce qui donnera ce superbe (et rare) cliché du Cap Horn par temps calme :

Kriter devant le Cap Horn, in La Saga des Kriter (Michel Etevenon, ed. Albin Michel)

Bientôt la météo s’adoucit, Rio est en approche. Sur la ligne d’arrivée, Sayula ne précède Kriter que de trois petites heures, et nos marins se classent troisième de l’étape en temps compensé !

Troisième étape à Rio de Janeiro

Le séjour à Rio, en plein carnaval, est un succès auprès des participants. Plusieurs personnalités françaises, présentes à Rio pour le carnaval, viennent admirer et essayer les bateaux de la Whitbread. Parmi eux : Maurice Siegel, Eddie Barclay, Bernard Chevry, ou encore Marcel Amont.

Magazine « Kriter » – 5e édition spéciale : course autour du monde, paru en juillet 1974 (101 Z – fonds Patriarche)

Le consul général Paolini ouvre spécialement le consulat à tous les Français de la course pour la nuit du défilé des écoles de samba ! Belle récompense pour nos marins ! Le 3 mars 1974, une réception est également offerte par Kriter en l’honneur des cap-horniers de la course autour du monde.

Entre Rio et Portsmouth

Revoici le temps du départ. Celui-ci sera le dernier, avant l’arrivée tant attendue. Cette fois, tous les bateaux ne partent pas ensemble. Les départs sont échelonnés selon les handicaps de chacun. Sur la ligne de départ, Kriter côtoie Sayula (Mexique), Second Life et Burton Cutter (Grande-Bretagne). Pen Duick VI devrait être là, mais il doit abandonner suite à ses deux démâtages.

Pour les marins de Kriter, cette dernière étape est elle aussi très dure et ils passent la bouée d’arrivée à Bambridge en terminant huitième de l’étape en temps compensé.

Classement général et festivités

Magazine « Kriter » – 5ème édition spéciale : course autour du monde, paru en juillet 1974 (101 Z – fonds Patriarche)

Au classement général, Kriter termine (en temps compensé) quatrième de la course, après 141 jours et 2 heures en mer. C’est Son Altesse Royale le Prince Philip qui remettra officiellement les trophées du Tour du Monde en la demeure du Lord Maire de Londres le 4 juin 1974.

En attendant cette date, les festivités seront nombreuses et marqueront les esprits. Au Centre Hôtel de Portsmouth, le directeur de Rigby and Evens met à disposition des équipages de Grand Louis et Kriter 350 bouteilles de Kriter brut de brut, qui ont disparu gaiement dans les gosiers français, anglais, mexicains et italiens !

Kriter s’est ensuite rendu au Havre, pour remercier le port autonome et la Société des Régates du Havre de leur assistance avant le départ.

 Puis, dans de nombreux ports, le milieu de la voile s’organise pour accueillir les marins du tour du monde. A Saint-Malo, le 27 avril, une réception est organisée en l’honneur de l’arrivée du 33 Export accompagné de Kriter et des délégations de tous les équipages ayant participé à la course autour du monde.

A Calais, le 25 mai 1974, Kriter est accueilli par le canon et 200 voiliers qui participent à un rallye.

Puis, le 4 juin 1974, jour de remise des trophées, Kriter a de nouveau traversé la Manche, puis il a remonté la Tamise jusqu’à Londres et le Tower Bridge s’est ouvert pour le laisser passer. C’est rempli d’émotions que Michel Malinovski et Alain Glicksman ont reçu leur trophée des mains du Prince Philip.

Sources


[1] Les temps compensés sont destinés à corriger les temps réels établis par des voiliers lors d’une course. Ils permettent de compenser la différence de vitesse potentielle des voiliers en attribuant un handicap de temps à un voilier considéré comme plus rapide, afin qu’un voilier plus lent puisse courir à armes égales. Cette compensation de temps n’existe pas lors de courses entre voiliers monotypes ou disputées entre voiliers appartenant à une même classe, faisant l’objet d’une jauge à restrictions, donc estimés équivalents.

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